À Bomarzo, dans la province de Viterbe, au nord du Latium, se trouve un ensemble monumental unique appelé Parco dei Mostri (le parc des Monstres), aussi connu sous le nom de Sacro Bosco (Bois sacré) ou Villa delle Meraviglie (Villa des Merveilles).
Commandé par le prince Pier Francesco Orsini et dédié à son épouse Giulia Farnese, il fut créé à partir du milieu du XVIe siècle sur un projet attribué à l’architecte Pirro Ligorio. C’est un parc situé au pied du château Orsini, auquel il était autrefois relié par un grand jardin à l’italienne. Parsemé de sculptures gigantesques taillées dans le peperino (une pierre volcanique locale) représentant monstres, figures mythologiques et héros, mais aussi d’architectures impossibles, le parc produisait un effet plus déroutant encore sur le visiteur, qui passait de la nature policée, géométrique et rationnelle du jardin à l’italienne à un espace naturel et onirique, plein de mystérieuses références philosophiques. Le contraste devait évoquer la distance entre les certitudes matérielles et l’inquiétude née de la connaissance de soi, nécessaire pour entreprendre ce voyage intérieur qui conduit à l’élévation de l’esprit. Une sorte de descente aux enfers de sa propre conscience et un voyage purificateur vers une dimension supérieure.
La singularité de cet ensemble grotesque et énigmatique, l’un des exemples les plus significatifs du maniérisme qui caractérise l’art italien du XVIe siècle, tient précisément à la fièvre interprétative qui a conduit certains spécialistes à y voir la représentation d’une initiation alchimique — confirmée par les mystérieuses inscriptions gravées sur les statues et par la succession raisonnée des figures qui invitent à la réflexion ceux qui ont des yeux pour voir —, et d’autres à n’y voir qu’un jeu, une allégorie des difficultés de la vie quotidienne, comme semblerait le confirmer l’inscription gravée sur un pilier : « Seulement pour soulager le cœur ».

Une chose est sûre : qui visite le parc sans les connaissances nécessaires pour bien l’interpréter, ou sans réfléchir suffisamment au sens des figures — parfois volontairement ambigu —, n’en retire qu’un peu de divertissement.
Le parc, étroitement lié au Bois sacré de Pitigliano et à la Villa de Caprarola, pour ne citer que quelques œuvres voisines, s’étend sur trois hectares couverts de conifères et de feuillus. Après la mort du prince, il fut complètement abandonné et ne fut redécouvert qu’au milieu du siècle dernier par la famille Bettini qui, au prix de grands efforts et de beaucoup d’argent, le sauva heureusement de la ruine. C’est pourquoi certaines œuvres ne se trouvent plus à leur emplacement d’origine et certaines inscriptions sont presque effacées ou difficiles à lire, ce qui rend leur interprétation encore plus énigmatique.
Le Petit Temple, attribué à Vignole, est le lieu de repos de la princesse Giulia Farnese ; son inspiration architecturale est unique, mêlant modèles classiques et Renaissance, avec une coupole inspirée de celle de Santa Maria del Fiore à Florence.
Le parcours et les monstres de pierre
Le parcours représente-t-il un voyage initiatique ou n’est-il qu’une oasis de conte de fées ? Impossible de l’affirmer avec certitude, même si les énigmatiques sculptures de pierre et leur symbolisme, ainsi que les nombreuses inscriptions rencontrées en chemin, suggèrent plutôt la première hypothèse.
On trouve ainsi des invitations explicites à la réflexion dans les inscriptions au pied des deux Sphinx placés à l’entrée du parc, qui mettent le visiteur au défi de trouver le vrai sens du jardin, ou dans celle gravée au-dessus de la niche située à mi-parcours, qui abrite un triclinium (la salle à manger romaine à trois lits), presque une invitation à s’asseoir pour se demander s’il vaut la peine de poursuivre le voyage parmi des personnages si effrayants et des visages si horribles.
Les nombreux monstres à la gueule grande ouverte (Protée, la Baleine, l’Ogre) font allusion aux rites d’initiation et à l’idée d’être englouti (la perte de soi) puis recraché (la renaissance à une vie et à une connaissance nouvelles), tandis que les figures qui s’affrontent, certaines disposées presque comme dans une mise en scène théâtrale (Hercule et Cacus, le Dragon, Échidna et la Furie avec les lions à leurs côtés), évoquent le conflit intérieur qu’implique inévitablement tout processus de croissance.
Certains groupes sculptés au symbolisme plus complexe et stratifié (la Tortue, Pégase, le Théâtre et l’Éléphant) ont divisé les spécialistes, mais tous renvoient au chemin que l’alchimiste doit parcourir pour s’élever d’une nature primordiale et de passions chaotiques vers des sentiments plus hauts et plus spirituels.

La Maison penchée, attribuée à Vignole, est peut-être la construction la plus déroutante du parc : elle donne le vertige non seulement à ceux qui y entrent, mais même à ceux qui l’observent de l’extérieur. Bâtie selon des critères géométriques et spatiaux différents de ceux auxquels nous sommes habitués, elle symboliserait le malaise de l’initié au contact d’une réalité fondée sur de fausses croyances.

Il y a aussi des groupes plus contemplatifs, comme la vasque au dieu Neptune ou le Nymphée des Trois Grâces, tous deux entourés de bancs de pierre invitant à la méditation, ou la gigantesque Nymphe endormie veillée par le chien (symbole de la fidélité entre époux au-delà de la mort), une sculpture qui rappelle la princesse Farnese et la raison d’être du parc.

Enfin, le Temple, attribué à Vignole et construit selon des schémas classiques, dont l’équilibre apaise celui qui a accompli son voyage dans le Bois sacré parmi les visages hurlants et déchirés. C’est l’arrivée dans un état nouveau, fait d’équilibre, de silence et de détachement, souligné par le décor intérieur de la coupole, un ciel étoilé qui rappelle inévitablement le dernier vers de l’Enfer de Dante : « Et nous sortîmes pour revoir les étoiles. »
Nous ne nous sommes arrêtés que sur quelques-unes des figures sculptées qui jalonnent ce voyage mystérieux et avons tenté d’interpréter une petite partie d’une œuvre aussi complexe et savante ; c’est pourquoi nous invitons tous ceux qui séjournent dans le Latium à ne pas manquer l’occasion de visiter ce lieu artistique singulier et de vivre par eux-mêmes les émotions qu’il suscite.
Laura Luciani, autrice du blog d’Italy Trails